- Non, Edward! m'époumonai-je.
Ma supplique se perdit dans le rugissement de la cloche.
Soudain, je l'aperçus et je compris qu'il ne me voyait pas. C'était lui. Nulle hallucination, cette fois, ce qui me permit de constater à quel point les miennes avaient été pauvres et ne lui avaient pas rendu justice.
Immobile comme une statue, à quelques pas de la place ensoleillée, il avait les paupières fermées, des cernes d'un mauve soutenu, les bras ballants, paumes tendues en avant. Il avait l'air paisible, comme s'il rêvait à des choses agréables. Son torse marmoréen était nu - un petit tas de tissu blanc gisait à ses pieds. La lumière qui se réfléchissait sur les pavés de la place rebondissait doucement sur sa peau. J'avais beau être à bout de souffle, j'eus l'esprit de me dire que je n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Soudain, les sept derniers mois ne signifièrent plus rien. Qu'il ne voulût pas de moi n'importait pas non plus. Je ne désirais jamais rien d'autre que lui, aussi longue fusse mon existance.
Au coup suivant, il avança vers la lumière.
- Non! m'égosillai-je. Edward! regarde-moi!
Il n'écoutait pas. Un très léger sourire sur les lèvres, il leva le pied pour franchir le pas qui l'exposerait.
Je le heurtai de plein fouet, si brutalement que j'aurais été projetée à terre si son bras ne m'avait pas retenue et stabilisée. J'en eus la respiration coupé, faillis me déboîter le coup. Lentement, ses prunelles sombres s'ouvrirent, tandis que résonnait la cloche, encore une fois. Il me dévisagea avec une stupeur muette.
- Etonnant, finit-il par dire, sa voix magnifique teintée d'émerveillement et vaguement amusée. Carlisle avait raison.
- Edward! haletai-je en tentant vainement de de m'arracher un son, il faut que tu régagnes la pénombre. Bouge!
Il parut perplexe. Sa main effleurant ma joue. Il ne semblait pas se rendre compte que j'essayais de le repousser. J'aurais aussi bien pu m'escrimer contre un mur, vu les progrès que je faisais. L'horloge frappa un énième coup, il ne réagit pas. J'avais conscience que nous courions tous les deux un danger mortel. Et pourtant , étrangement , en cet instant, je me sentais bien. Entière. Mon coeur battait contre ma poitrine, le sang qui coulait dans mes veines avait retrouvé sa chaleur et sa rapidité, mes poumons se délectaient de l'arôme enivrant qui émanait de la peau d'Edward. A croire qu'il n'y avait jamais eu de trou béant dans mon torse. C'était un instant parfait - pas de guérison, puisqu'il n'y avait jamais eu de blessure.
- Je n'en reviens pas que ça ait été aussi vite, chuchota-t-il en appuyant ses lèvres contre mes cheveux. Je n'ai rien senti. Ils sont décidément très forts.
Ses intonations de miel et de velours.
- La mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'étend pas son empire encore sur ta beauté, murmura-t-il.
Je reconnus le vers prononcé par Roméo aux tombaux. Le carillon sonna une ultime fois.
- Tu as exactement la même odeur que d'habitude, continua-t-il. C'est donc ça l'enfer? Tant pis! Je l'accepte.
- Je ne suis pas morte! m'emportai-je. Et toi non plus! S'il te plaît, Edward, fichons le camp d'ici! Ils ne doivent pas être loin.
Je me débattis pour me dégager de son étreinte, il fronça les sourcils.
- Plaît-il? demanda-t-il poliment.
- Nous sommes vivants. Pour l'instant. mais il faut que nous décampions avant que les Volturi...
La compréhension se peignit enfin sur ses traits. Avant que j'aie eu le temps d'achever ma phrase, il m'attira brutalement dans la ruelle, me colla dos au mur et se retourna, bras écartés devant moi pour me protéger. Je jetai un coup d'oeil par-dessous et vis deux silhouettes sombres se détacher de la pénombre.
- Salutations, messieurs, lança Edward, en feignant le calme et l'enjouement. Il semble que je n'aurais finalement pas besoin de vos services aujourd'hui. Cependant, je vous saurais infiniment gré de remercier vos maîtres pour moi.
Tentation - Chapitre 20